EDITORIAL
L’intervention américaine au Venezuela est souvent expliquée par des récits moraux ou sécuritaires. Ces récits masquent un enjeu bien plus structurant, ancré dans l’architecture monétaire mondiale. Au cœur du dossier, il n’y a pas Caracas, mais le dollar.
L’intervention américaine au Venezuela est rarement analysée à partir de ses ressorts structurels. Les explications officielles évoquent la lutte contre la drogue, le terrorisme ou la défense de la démocratie. Ces registres ne permettent pourtant pas de comprendre l’acharnement, la durée et la cohérence de la pression exercée sur Caracas. Pour cela, il faut remonter à un accord clé conclu en 1974 entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, dans un contexte de crise monétaire mondiale.
Cet accord fonde ce que l’on désigne comme le système du pétrodollar. Le principe est le suivant. En échange d’une protection militaire américaine, l’Arabie saoudite accepte que son pétrole soit facturé en dollars. Cette pratique s’étend ensuite à l’essentiel du commerce pétrolier mondial. Toute économie importatrice de pétrole doit donc disposer de dollars, ce qui crée une demande structurelle et continue pour la monnaie américaine.
Cette demande permet aux États-Unis de financer durablement leurs déficits extérieurs et budgétaires. Le pays peut importer massivement, dépenser davantage que ce qu’il produit et soutenir un appareil militaire global sans subir immédiatement les contraintes qui s’imposent aux autres États. Tant que le pétrole reste majoritairement échangé en dollars, ce privilège monétaire demeure.
C’est dans ce cadre que le Venezuela devient un acteur dérangeant.
Le pays dispose d’environ 300 milliards de barils de réserves prouvées, soit les plus importantes au monde selon les grandes institutions énergétiques internationales. Mais cette richesse est d’une nature particulière. Le pétrole vénézuélien est majoritairement lourd à extra-lourd, notamment dans la ceinture de l’Orénoque. Un pétrole lourd est plus dense, plus visqueux et plus chargé en soufre. Il est plus coûteux à produire et nécessite des diluants ainsi que des installations industrielles complexes pour être raffiné.
Ce point technique est décisif. Les raffineries américaines, en particulier sur la côte du Golfe du Mexique, ont été adaptées pendant des décennies pour traiter précisément ce type de brut lourd et sulfuré. Elles sont moins optimisées pour le pétrole léger. Il en résulte une dépendance industrielle souvent ignorée: les États-Unis savent raffiner ce pétrole mieux que la plupart de leurs concurrents.
À partir de 2017–2018, Caracas annonce vouloir réduire sa dépendance au dollar. Le pays commence à publier ses prix pétroliers en yuan et à accepter des règlements dans d’autres monnaies comme l’euro ou le rouble. Il cherche à contourner le système SWIFT, qui constitue l’infrastructure centrale des paiements bancaires internationaux dominés par l’Occident, et développe des canaux directs avec la Chine. Le Venezuela affiche également sa volonté de rejoindre les BRICS. Il s’agit d’un défi explicite au cœur du dispositif monétaire américain.
Ce type de remise en cause n’est pas inédit.
En 2000, l’Irak annonce que ses ventes de pétrole dans le cadre du programme onusien seront libellées en euros. Trois ans plus tard, le pays est envahi et la place du dollar redevient dominante dans ses échanges pétroliers.
En 2009, Mouammar Kadhafi défend l’idée d’un dinar africain adossé à l’or pour les échanges énergétiques. Cette initiative est perçue comme une menace monétaire et géopolitique. Après l’intervention de 2011, l’État libyen s’effondre et le projet disparaît.
Le Venezuela représente un enjeu encore plus important. Ses réserves dépassent celles de l’Irak et de la Libye réunies. Le pays vend déjà une partie de son pétrole hors dollar et s’aligne stratégiquement avec la Chine, la Russie et l’Iran, qui sont aujourd’hui les principaux moteurs de la dédollarisation.
Certaines déclarations américaines laissent entrevoir cette logique. Stephen Miller a ainsi affirmé que l’industrie pétrolière vénézuélienne constituait une richesse américaine expropriée. Ce type de propos révèle une conception implicite de droits historiques sur des ressources étrangères, au-delà du discours officiel sur la démocratie.
Le contexte global accentue encore cette lecture. La Russie vend une part croissante de son pétrole en roubles et en yuans. L’Iran le fait depuis des années. La Chine a mis en place CIPS, un système de paiements internationaux en yuan, conçu pour réduire la dépendance à SWIFT. Les BRICS développent des mécanismes multidevises et le projet mBridge permet déjà des règlements directs entre banques centrales, sans passer par le dollar.
Dans ce cadre, l’intégration du Venezuela à ce bloc, avec un pétrole lourd que les États-Unis savent raffiner mieux que quiconque, accélérerait un basculement déjà engagé.
Le signal envoyé au Sud global est clair. Toute tentative sérieuse de s’extraire du dollar expose à des sanctions, à une déstabilisation ou à un renversement. Mais ce signal peut produire l’effet inverse. Plus la contrainte est visible, plus la dédollarisation apparaît comme une nécessité stratégique.
Lorsqu’une monnaie doit être défendue par la coercition militaire, ce n’est pas l’expression d’une force tranquille. C’est l’indice d’une fragilité structurelle.
L’enjeu vénézuélien dépasse de loin un régime, un homme ou un pays. Il touche à l’architecture même de la puissance américaine. Si le dollar reste dominant, c’est encore en grande partie parce qu’il est adossé au pétrole et à la force. Or ce socle se fissure. L’interventionnisme n’est alors plus un choix politique parmi d’autres, mais un mécanisme défensif. Et comme souvent dans l’histoire monétaire, la contrainte révèle moins la force d’un système que sa fin prochaine.
Sources
Réserves Venezuela
https://www.eia.gov/international/analysis/country/VENRéserves mondiales pétrole
https://www.opec.org/opec_web/en/data_graphs/330.htmCeinture de l’Orénoque
https://www.britannica.com/place/Orinoco-Oil-BeltPétrole lourd expliqué
https://www.eia.gov/energyexplained/oil-and-petroleum-products/types-of-crude-oil.phpRaffineries US et brut lourd
https://www.reuters.com/markets/commodities/us-oil-refiners-win-chinese-rivals-lose-trumps-venezuela-strike-2026-01-04/Prix du pétrole en yuan (Venezuela)
https://www.reuters.com/article/venezuela-oil-yuan-idUSKCN1BQ2D0Sanctions pétrole Venezuela
https://www.reuters.com/world/us/us-targets-venezuelan-oil-sector-new-sanctions-2025-12-31/CIPS Chine
https://www.bis.org/about/bisih/topics/crossborder/cips.htmmBridge paiements
https://www.bis.org/about/bisih/topics/cbdc/mcbdc_bridge.htmIrak pétrole en euros 2000
https://www.rferl.org/a/1095257.html

