EDITORIAL
Durant l’épidémie de COVID, au nom de la santé publique, des règles exceptionnelles ont été mises en place. Elles ont profondément modifié notre rapport à la maladie, à la vie privée et à la responsabilité individuelle. Ce qui interroge n’est pas tant leur existence que la logique qui les sous-tend.
Avec le pass sanitaire et les dispositifs qui l’accompagnent, l’état de santé des individus est devenu une information largement accessible. Être vacciné, malade, testé positif ou négatif n’est plus du ressort de l’intime. Ces données circulent, s’affichent, conditionnent l’accès à des lieux, à des activités, parfois à un emploi.
Cela se fait en rupture avec les principes classiques du secret médical et du secret professionnel, qui visent précisément à protéger l’intégrité et la dignité de la personne. La justification est connue : le bien du plus grand nombre. Tout se dit, tout se sait.
Je comprends cette logique. Du moins, je peux la suivre.
Là où elle devient incompréhensible, c’est lorsqu’elle cesse d’être cohérente.
Prenons un premier exemple. Vous avez un fils de vingt ans, donc juridiquement majeur, hospitalisé entre la vie et la mort. En tant que parents, vous n’êtes en principe pas autorisés à être informés de son état de santé, de son diagnostic, ni même du cadre légal de sa prise en charge. Vous ne savez pas ce qui est prévu après son hospitalisation : rééducation, accompagnement, conditions de vie ou de survie. Rien ne vous est dû.
Vous dépendez soit de la volonté des soignants de transgresser le secret médical, soit de celle de votre fils, à condition qu’il soit en état et qu’il souhaite parler.
Et l’absurde apparaît ici clairement : si, dans cette situation, vous demandez si votre fils est atteint de la COVID, il est très probable que la réponse vous soit donnée.
Le secret médical existe donc à géométrie variable. Plusieurs poids, plusieurs mesures. Aucune cohérence globale.
Deuxième exemple. Votre mère, adulte et autonome en droit, traverse une crise psychiatrique grave avec des idées suicidaires. Elle est internée et suivie en ambulatoire dans une clinique spécialisée. En tant qu’enfant, vous n’avez accès à aucune information, toujours au nom de sa majorité juridique.
Après six semaines de soins et de médication, elle est libérée. Sans qu’aucune autorité, en l’absence d’une décision judiciaire préalable, ne s’assure de ses conditions de vie, de son lieu d’hébergement, de sa capacité à se protéger elle-même ou à ne pas représenter un danger pour autrui.
Le suivi repose exclusivement sur sa bonne volonté. Le raisonnement implicite est clair : puisqu’elle est majeure, elle est supposée consciente de sa maladie. C’est donc à elle de décider si elle est malade et si elle a besoin de soins.
Dans la pratique, les récidives sont fréquentes. Les institutions et les médecins le savent. Pourtant, rien ne change. En cas de drame, suicide ou passage à l’acte violent, l’événement sera qualifié de crise de folie. La responsabilité se diluera. Personne ne sera comptable de rien.
En revanche, si cette même personne a été en contact avec quelqu’un atteint de la COVID, elle pourra être contrainte à une quarantaine. Le respect de celle-ci sera contrôlé. Des mesures coercitives ou privatives de liberté pourront être appliquées en cas de non-respect.
Ici, l’hésitation disparaît. Libertés individuelles, autonomie, responsabilité personnelle s’effacent immédiatement. Le discours devient : il faut protéger l’individu et son entourage, y compris contre sa volonté.
Dès lors, la question s’impose. Où est la cohérence entre ces deux manières d’aborder la maladie, le risque et la responsabilité ?
Il ne s’agit pas ici de contester le bien-fondé des mesures sanitaires liées à la COVID en tant que telles. L’indignation naît de la différence de traitement entre cette maladie et toutes les autres. Elle naît de l’incohérence des principes invoqués selon les situations.
Ce décalage devrait, au minimum, nous obliger à réfléchir. Avons-nous abordé la crise sanitaire de manière rationnelle, ou avons-nous cédé à une forme de panique collective ? Sommes-nous encore capables de bon sens lorsque l’émotion domine ? Et si oui, pourquoi l’équité disparaît-elle dès que l’étiquette change ? La question n’est pas sanitaire. Elle est politique, juridique et profondément humaine.
Sources
https://www.bag.admin.ch/fr/secret-professionnel-ou-secret-medical — page du Office fédéral de la santé publique sur le secret professionnel / secret médical en Suisse.
https://www.edoeb.admin.ch/en/patient-data-disclosure — page du Commissaire fédéral à la protection des données et à la transparence sur la divulgation des données patient.
https://www.bag.admin.ch/en/right-of-access-to-case-file — droit d’accès au dossier médical en Suisse (Office fédéral de la santé publique).
https://en.wikipedia.org/wiki/Epidemics_Act — fiche sur la Loi fédérale sur les épidémies (EpidA), base juridique suisse des mesures sanitaires comme quarantaine ou restrictions.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Passeport_sanitaire — article détaillé sur le passeport sanitaire Covid en Suisse (contenu, droits, données).

