Nos capacités d’initiative face à une dérive autoritaire ne sont-elles pas neutralisées par la bulle de confort et par l’amoindrissement de la culture ? J’ai le sentiment que la montée du fascisme ne réveillera personne tant qu’elle ne touche pas les sens les plus immédiats; faim, froid, douleur, fatigue… C’est-à-dire le corps lui-même.
Contexte: réaction au geste controversé d’Elon Musk du 20 janvier 2025
« Quand et si le fascisme viendra en Amérique, il ne portera pas l’étiquette “fabriqué en Allemagne” ; il ne sera pas marqué d’une svastika ; il ne s’appellera même pas fascisme ; il s’appellera, bien sûr, “américanisme”. »
Halford E. Luccock, 11 septembre 1938
Les mécanismes d’anesthésie collective
Les capacités d’initiative collective apparaissent largement anesthésiées par deux mécanismes principaux :
- L’érosion culturelle : la baisse du niveau de culture générale et critique, l’affaiblissement de la mémoire historique et l’effacement progressif des repères collectifs réduisent la capacité à identifier les signaux d’alerte. Ce qui a déjà mené aux dérives totalitaires tend à être banalisé, faute de compréhension profonde.
- La bulle de confort : la sécurité matérielle, la consommation permanente et l’accès ininterrompu aux distractions produisent une illusion de bien-être. Tant que les besoins immédiats semblent couverts, il existe peu d’incitations concrètes à remettre en cause le système en place.
Les limites de la réaction humaine
Historiquement, les masses ne réagissent que lorsqu’elles sont atteintes dans leurs sens primaires : faim, froid, douleur, fatigue, menace immédiate de survie. Les atteintes abstraites comme les restrictions des libertés, les dérives juridiques, les manipulations médiatiques, provoquent rarement un sursaut généralisé. On ne se soulève pas pour une idée lointaine, mais pour une souffrance tangible.
La stratégie du fascisme contemporain
Le fascisme contemporain exploite précisément cette logique. Il avance progressivement, masqué, sans provoquer d’électrochoc sensoriel précoce. Palier après palier, l’endormissement collectif se consolide jusqu’à rendre la marge de manœuvre quasi inexistante.
Comme l’a écrit Primo Levi : « Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux. Plus dangereux sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter. »
La primauté des sens sur l’intellect
Pourquoi l’être humain réagit-il plus vivement quand ses cinq sens sont atteints que lorsqu’il est confronté à une atteinte de son intellect ou de son bon sens ?
C’est une constante anthropologique : l’immédiateté sensorielle a toujours plus de poids que l’abstraction rationnelle. La douleur, la faim ou le froid mobilisent directement les mécanismes de survie. À l’inverse, une restriction de liberté, une manipulation médiatique ou une dégradation institutionnelle sont des phénomènes médiés, qui nécessitent un effort de compréhension et de projection.
Le cerveau humain est câblé pour réagir d’abord à l’urgence perçue par les sens. Le bon sens et l’intellect interviennent après coup, souvent quand il est déjà trop tard. C’est pourquoi les régimes autoritaires cherchent à maintenir le corps dans un certain confort minimal, pendant qu’ils grignotent peu à peu les libertés et la pensée critique.
Rendre la liberté tangible
La vraie interrogation devient donc : comment faire en sorte que le bon sens et l’intellect acquièrent une force de réaction comparable aux sens immédiats ? Autrement dit, comment rendre la perte de liberté aussi tangible que la faim ou le froid ?
L’humain réagit plus vite à la douleur des sens qu’aux atteintes de l’intellect. Des penseurs comme Orwell, Arendt, Primo Levi ou Freire ont cherché à rendre l’abstrait tangible : transformer la perte de liberté en images, récits, pédagogie, pour éveiller avant que la faim ou le froid ne frappent. Leur pari : seule une culture critique et sensible peut prévenir le basculement, sinon la réaction n’arrive qu’au moment où il est déjà trop tard.

