• 1 janvier 2026
Bilatérales III ne nous laissons pas bernerBilatérales III ne nous laissons pas berner

Voici ce que je dirais si j’étais enthousiaste aux Bilatérales III.

À l’orée de 2026, la Suisse n’est pas face à un choix technique de plus. Elle se trouve devant une décision qui engage sa capacité à rester prospère, souveraine et cohérente dans un environnement européen et mondial profondément transformé. Les Bilatérales III ne sont pas une concession. Elles sont un test de lucidité.

La Suisse se prépare à décider si elle accepte ou rejette les accords bilatéraux de troisième génération avec l’Union européenne. Leur première pierre a déjà été posée en novembre 2025 avec l’association à Horizon Europe et à Euratom. Ce choix dépasse largement le cadre d’un accord sectoriel. Il touche à la démographie, à l’économie, à l’innovation, à l’énergie, et à la nature même du modèle suisse.

Les opposants aux Bilatérales III avancent généralement cinq arguments. Présentés comme des évidences, ils résistent mal à l’examen des faits.

Premier argument : la population explose, les infrastructures sont saturées

L’argument est trompeur parce qu’il inverse la causalité. Ce ne sont pas la croissance démographique ni l’immigration qui saturent les infrastructures. C’est l’absence d’anticipation politique.

Depuis les années 1990, la croissance de la population suisse est documentée et prévisible. L’Office fédéral de la statistique publie des projections tous les cinq ans. En 2005, on savait que la Suisse atteindrait environ 8,5 millions d’habitants vers 2020. En 2015, on savait qu’elle approcherait les 9 millions autour de 2030. Ces chiffres n’étaient pas des surprises. Ils constituaient des alertes.

Ce qui a manqué, ce n’est pas l’information, mais la décision. Aucun plan d’investissement à 20 ou 30 ans n’a été mené avec constance. Pas de fonds souverain d’infrastructures alimenté par une part des excédents budgétaires. Pas de loi-cadre contraignante sur l’urbanisme et les transports. Pas de partenariats public-privé systématiques pour les grands projets.

La gestion s’est faite au coup par coup. Un tunnel ici, une école là, une ligne de tram retardée par un référendum local. Le résultat est une saturation structurelle, indépendante de l’origine des habitants.

Dans ce contexte, l’immigration n’est ni la cause du problème ni une solution miracle. Elle est à la fois un symptôme et un outil. Un symptôme, parce qu’elle révèle l’incapacité à former suffisamment de main-d’œuvre qualifiée localement. Un outil, parce qu’elle permet temporairement de répondre aux besoins.

Dire que sans les travailleurs portugais il n’y aurait pas eu de Gothard II, ou que Swissgrid dépend d’électriciens italiens, est factuellement juste. Mais cela masque l’essentiel. La Suisse aurait pu former, depuis vingt ans, plusieurs milliers de maçons et de techniciens par an. Elle en avait les moyens.

Les Bilatérales III ne corrigent pas ce déficit de gouvernance. Elles en atténuent les effets en stabilisant l’accès à une main-d’œuvre qualifiée et en libérant des marges budgétaires, notamment via la recherche, l’énergie et la santé. Elles ne dispensent pas d’anticiper, d’investir et de former. Fermer la porte n’élargit pas les routes.

Deuxième argument : les salaires stagnent, le dumping salarial menace

Présenté comme une analyse, cet argument relève surtout de la tactique électorale. Il exploite une peur réelle sans s’attaquer à sa cause.

Le dumping salarial existe parce que le coût de la vie en Suisse est artificiellement gonflé par une série de surcoûts structurels. Huit postes principaux concentrent le problème : logement, assurance-maladie, énergie, pharmacie, caisses de pension, actionnariat, plateformes numériques et formation.

Pour un ménage suisse type, ces surcoûts représentent en moyenne 63 600 francs par an. Ce chiffre repose sur des données de l’OFS, de la Banque nationale suisse et sur des rapports sectoriels de 2024. Ils sont largement incompressibles dans le système actuel. Les ménages sont donc contraints d’exiger des salaires élevés simplement pour maintenir leur niveau de vie.

Cette pression salariale fragilise l’économie. Un maçon à Zurich doit gagner environ 6 000 francs nets pour vivre correctement. Une entreprise étrangère peut proposer le même service à 4 000 francs. Ce n’est pas une invasion. C’est une réponse rationnelle à un marché déséquilibré.

Refuser les Bilatérales III ne fait pas baisser les coûts. Cela isole la Suisse, accélère les délocalisations et laisse intactes les rentes internes.

La solution passe par une attaque coordonnée de ces surcoûts sur une décennie : politique du logement plus contraignante, réforme de l’assurance-maladie, énergie à prix de revient, politique pharmaceutique alignée sur l’Europe, plafonnement des frais des caisses de pension, régulation de l’actionnariat, fiscalité numérique, et financement public de la formation.

L’effet est mesurable. Une réduction d’environ 30 % du besoin financier des ménages, soit près de 19 000 francs par an. Dans ce cadre, un salaire net de 3 500 francs suffit à maintenir le niveau de vie. Le dumping salarial perd sa raison d’être.

Ce modèle n’est pas théorique. Des pays comme la Suède y parviennent déjà. Loyers maîtrisés, coûts de santé modérés, retraites viables avec des salaires médians inférieurs à ceux de la Suisse. Leur point commun n’est ni le socialisme ni le laisser-faire, mais un capitalisme régulé.

Accepter les Bilatérales III sans réformer les surcoûts serait insuffisant. Les refuser au nom du dumping, c’est refuser de voir la cause.

Troisième argument : certains profils coûtent plus qu’ils ne rapportent

L’argument repose sur une demi-vérité. Il généralise des cas marginaux.

La majorité des immigrés qualifiés génèrent un solde fiscal largement positif. Médecins, chercheurs, ingénieurs, informaticiens contribuent bien plus qu’ils ne consomment de services publics. Les données agrégées montrent que 85 % des immigrés qualifiés génèrent un excédent net pour les finances publiques, estimé à environ 12 milliards de francs par an, soit près de 1 400 francs par habitant.

Il existe une minorité, environ 15 % des profils, souvent non qualifiés à l’arrivée, qui peuvent peser sur les aides sociales durant les premières années. C’est un fait. Mais leurs enfants, formés en Suisse, deviennent majoritairement des contributeurs nets.

Refuser les Bilatérales III au nom du coût revient à fermer la porte à ceux qui soutiennent le système de santé, l’innovation et la fiscalité du pays. La Suisse ne s’est jamais construite sur la méfiance, mais sur l’apport de talents venus d’ailleurs.

Quatrième argument : la Suisse perd le contrôle, elle devient une passoire

C’est l’argument le plus paradoxal. Les Bilatérales III redonnent précisément un levier que la Suisse n’a pas aujourd’hui.

Elles incluent une clause de sauvegarde unilatérale. Si l’immigration nette dépasse 100 000 personnes par an, la Suisse peut activer seule des restrictions quantitatives. Sans autorisation extérieure. Ce filet de sécurité renforcé n’existe pas dans la situation actuelle.

En l’absence d’accord, l’Union européenne peut imposer ses règles. On l’a vu après l’échec de l’accord-cadre et lors de l’exclusion temporaire de la Suisse d’Horizon Europe en 2021. Le Brexit illustre aussi ce rapport de force. Hors accords, le Royaume-Uni a perdu en influence. La Suisse, plus petite et plus dépendante, serait encore plus exposée.

Le contrôle réel ne consiste pas à claquer la porte. Il consiste à garder la clé. Les Bilatérales III permettent de rester à la table, de négocier, et d’activer un frein si nécessaire.

Cinquième argument : la cohésion sociale est menacée par le multiculturalisme

Cet argument repose sur une vision idéalisée et fausse de l’histoire suisse. La Suisse n’a jamais été une nation homogène. Elle s’est construite comme un contrat volontaire entre régions, langues et confessions différentes.

Quatre langues nationales, vingt-six cantons aux trajectoires distinctes, des conflits religieux jusqu’au XIXe siècle. La diversité n’est pas une anomalie récente. Elle est constitutive.

Genève, avec environ 40 % d’étrangers, est un centre mondial de diplomatie et de science. Zurich, avec plus de 30 %, est un pôle financier et technologique majeur. Le multiculturalisme n’a pas dissous ces villes. Il les a renforcées.

Ce qui unit la Suisse n’est pas l’origine, mais le respect des règles communes, la démocratie directe et la contribution collective. Les Bilatérales III ne créent pas cette diversité. Elles permettent de l’organiser et de la maîtriser.

Électricité : un point technique révélateur

L’argument selon lequel les Bilatérales III feraient perdre la souveraineté électrique illustre parfaitement l’inversion des responsabilités. La Suisse est déjà interconnectée à 100 % via Swissgrid. Sans accord, l’UE applique la règle des 70 % sur les capacités de transit, entraînant une perte estimée à 500 millions de francs par an. Avec l’accord, une part des capacités reste réservée aux besoins nationaux, les concessions hydrauliques sont préservées, et les revenus sécurisés. Refuser l’accord ne protège pas la souveraineté. Il la fragilise.

Quelle attitude citoyenne adopter

Les opposants aux Bilatérales III proposent rarement une vision cohérente à long terme. Leur discours repose sur la peur : invasion, perte d’identité, Suisse à dix millions. La peur simplifie, mobilise, et évite de répondre aux vraies questions.

Comment former suffisamment de personnel soignant d’ici 2035 ? Comment réguler les salaires dans le bâtiment ? Comment renforcer l’intégration linguistique ? Sur ces sujets, les slogans remplacent les plans.

La Suisse a besoin d’une gouvernance à trente ans. Formation professionnelle renforcée, immigration à points, intégration contractuelle, réformes chiffrées de l’AVS, de l’énergie et de l’éducation. Et des dirigeants jugés sur leur capacité à construire, pas à effrayer.

Les Bilatérales III ne sont ni parfaites ni suffisantes. Elles sont un outil pragmatique : accès à la recherche, sécurité électrique, stabilisation de la main-d’œuvre, clause de sauvegarde réelle. Les refuser au nom de la souveraineté, c’est confondre indépendance et isolement. Les accepter sans réformer les rentes internes, c’est manquer la cible.

En 2026, la Suisse doit choisir entre subir des règles qu’elle ne négocie pas ou les co-construire. La lucidité commande d’ouvrir intelligemment et de réformer courageusement. C’est à ce prix que l’indépendance reste autre chose qu’un slogan.

Sources et chiffres

Office fédéral de la statistique, projections démographiques, immigration et intégration.
Secrétariat d’État à l’économie, solde fiscal de l’immigration.
Banque nationale suisse, données macroéconomiques.
Swissgrid et Office fédéral de l’énergie, interconnexions et marché de l’électricité.
Rapports sectoriels 2024 sur logement, santé, énergie et pensions.
Universités suisses, études sur l’impact économique de l’immigration.
Organisations patronales et syndicales suisses, positions sur les Bilatérales III.

By Marc

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