L’accord signé le 14 novembre 2025 entre la Suisse et les États-Unis a été largement présenté comme une capitulation. Cette lecture repose pourtant sur une confusion entre concessions réelles et formalisation de dynamiques déjà à l’œuvre. En regardant les mécanismes économiques concrets, une autre interprétation s’impose.
L’analyse économique de l’accord fait apparaître une asymétrie structurelle nettement favorable à la Suisse. Depuis août 2025, les États-Unis appliquaient des tarifs de 39 % sur plusieurs catégories de produits suisses. Ces droits de douane fonctionnaient comme une taxe sur la consommation américaine. Dans des secteurs où la demande est sensible aux prix, comme l’horlogerie de luxe ou les dispositifs médicaux, les entreprises ont répercuté l’essentiel de la hausse sur les prix finaux. Les estimations situent cette répercussion entre 80 et 90 %. Selon l’OCDE, cela a généré environ 0,5 point d’inflation supplémentaire aux États-Unis et une perte de pouvoir d’achat comprise entre 400 et 600 dollars par ménage, tous produits confondus.
Dans ce contexte, l’alignement des tarifs suisses à 15 %, soit le niveau appliqué aux concurrents européens, n’est pas une concession structurelle. Il s’agit d’un retour à des conditions de concurrence comparables, qui permet d’éviter des pertes estimées entre 10 et 15 milliards de francs suisses par an. Pour Berne, le coût net est nul. La charge principale était, et serait restée, supportée par les consommateurs américains.
Les engagements d’investissement annoncés, à hauteur de 200 milliards de dollars d’ici 2028, relèvent de la même logique. Les grands groupes pharmaceutiques suisses, notamment Roche et Novartis, avaient déjà intégré les contraintes croissantes de sécurité des chaînes d’approvisionnement. Ils avaient engagé, en amont de l’accord, des stratégies d’implantation industrielle aux États-Unis ou en Irlande afin de sécuriser la production. L’accord ne crée pas ces flux. Il les officialise. La valeur ajoutée stratégique, en particulier la recherche et développement, demeure concentrée à Bâle et Zurich.
Le seul transfert industriel tangible concerne l’affinage de l’or. Même dans ce cas, l’impact reste limité. Les volumes concernés représentent environ 10 à 20 % des flux. La Suisse conserve son rôle central dans la définition des standards internationaux via la London Bullion Market Association, ce qui lui permet de rester une place normative majeure malgré une délocalisation partielle.
Sur le plan agricole, l’ouverture consentie est marginale. Les quotas sans droits de douane, plafonnés à 3 000 tonnes cumulées, représentent moins de 3 % des importations totales de viande. À titre de comparaison, la Suisse affiche environ 60 % d’autosuffisance en volaille. L’équilibre du secteur domestique n’est donc pas menacé. La reconnaissance mutuelle des normes automobiles relève quant à elle d’une harmonisation technique limitée, sur un marché déjà largement structuré par les normes européennes.
Enfin, la structure des exportations suisses réduit fortement la dépendance au marché américain. L’Union européenne absorbe environ 45 % des exportations, l’Allemagne à elle seule 12 %, tandis que les États-Unis ne représentent qu’environ 10 %. L’excédent commercial bilatéral avec les États-Unis est en outre gonflé par des flux intermédiaires, notamment l’or et les services, qui ne traduisent pas une dépendance productive directe. Dans ce cadre, la résilience macroéconomique est solide. La croissance est projetée à +0,9 % en 2026, alors qu’un maintien des tarifs à 39 % aurait fait peser un risque de contraction compris entre 1 et 1,5 %.
L’accord s’inscrit ainsi dans un calcul rationnel de minimisation des pertes. Il ne repose pas sur des concessions de fond, mais sur l’acceptation de symboles peu coûteux pour préserver l’essentiel. La Suisse n’a pas négocié en position de faiblesse. Elle a optimisé un déséquilibre que l’administration américaine n’a ni correctement mesuré ni su monétiser.
Cette maîtrise économique contraste toutefois avec la perception publique. Malgré la transformation d’une menace de 39 % en un régime à 15 %, malgré la formalisation d’investissements déjà programmés et la préservation d’une diversification où les États-Unis ne pèsent que 10 % des exportations, 58 % de la population suisse estime que le pays s’est couché devant Washington, selon gfs.bern. Ce décalage tient moins à l’accord lui-même qu’à sa mise en récit. La communication officielle est restée technocratique et élitiste. Aucun effort n’a été fait pour expliquer les 6 à 8 milliards de francs sauvés ou les 85 000 emplois pharmaceutiques sécurisés. Le champ médiatique a été laissé aux titres sensationnalistes et aux peurs simplificatrices.
Sur le fond, la Suisse a gagné une bataille économique nette. Elle a neutralisé un choc tarifaire majeur sans sacrifier ses structures productives ni sa souveraineté réglementaire. Mais en abandonnant le terrain du récit, elle a perdu la bataille de l’opinion. Cette asymétrie entre succès réel et perception publique constitue désormais le principal risque politique, au point de transformer une victoire silencieuse en défaite référendaire potentielle.
Sources et chiffres
- OCDE pour les estimations d’inflation et de pouvoir d’achat.
- Données de commerce extérieur suisses et projections macroéconomiques officielles.
- Entreprises pharmaceutiques suisses pour les stratégies d’investissement.
- London Bullion Market Association pour les standards de l’or.
- gfs.bern pour les données d’opinion publique.
